Quelques questions à Aydin Teker à propos
de "STKH"
Entretien réalisé par Gilles Amalvi le 15 mai 2004.
“STKH” est un extrait de la pièce “Density » qui se concentre sur différentes
parties du corps. Le corps fonctionne comme un tout. Est-ce que vous vouliez
déconstruire le corps afin de traiter chaque partie séparément ?
En tant que chorégraphe, je crée toujours un problème puis j’essaie de résoudre
ce problème pendant le processus de création. Pour « Density », mon problème
était de travailler sur la question du focus. Au commencement, je ne savais
même pas à quel type de focus j’allais m’intéresser. Dans certaines sections,
je déconstruis le corps de manière à traiter une partie séparément. Mais il
y a également d’autres sections qui sont des vidéos, telles que « fil et aiguille
». Le fil se concentre sur le trou de l’aiguille ; l’œil se concentre sur le
fil et l’aiguille ; la caméra se concentre sur la main, le fil et l’aiguille
; et le public se concentre sur l’ensemble du processus.
Est-ce que vous vouliez expérimenter les ressources inexplorées du corps,
explorer ses limites ?
Ces dernières années, mon travail est devenu de plus en plus vertical plutôt
qu’horizontal. En d’autres mots, lorsque je fais une chorégraphie, je plonge
à l’intérieur d’un niveau plus profond d’exploration. Mais je pense que c’est
une démarche normale.
Cette approche ressemble assez à l’approche scientifique. Pensez-vous que
votre recherche est plus proche de l’anatomie – le corps étant pris comme une
sorte de cobaye – que de l’esthétique ?
J’ai étudié l’anatomie de manière très intensive ces dernières années. Et pendant
que j’apprends l’anatomie, je l’enseigne également à l’université Mimar Sinan,
au département de danse moderne. J’ai toujours aimé créer un environnement proche
du laboratoire autour de moi. C’est un sentiment formidable. Je n’ai pas besoin
d’être parfaite, je n’ai pas besoin de tout connaître. J’explore et je partage
cette exploration avec mes élèves. C’est la même chose qui se produit lorsque
je fais une chorégraphie. Mes danseurs et moi traversons un processus très intensif
et très spécial. Je ne sais jamais ce qui va se produire ensuite. Mais je permets
aux corps de trouver ce moment particulier. Pour moi, le processus de création
est plus important que le résultat. Ce processus créatif apporte avec lui sa
propre esthétique. Nous partageons ainsi le résultat avec le public.
Quelle est la place de la musique ? Est-ce qu’elle réintroduit un point de
vue « esthétique » ?
En général, je ne m’appuie pas sur la musique. Je commence à travailler sur
la pièce sans musique ; puis, à mi-chemin, je commence à travailler avec un
compositeur. Dans « STKH », je ne crois pas que celle-ci réintroduise un point
de vue esthétique.
Les pieds sont en quelque sorte la base du mouvement. Interroger les pieds,
est-ce une manière de mettre en question votre propre pratique en tant que danseuse
et chorégraphe ?
En tant que chorégraphe, j’essaie de faire en sorte que chaque partie du corps
soit une base pour le mouvement. Etant donné que « Density » s’intéresse au
focus, chaque section a sa propre force.
Les pieds apparaissent de manière inhabituelle dans « STKH ». Pensez vous
que notre perception du corps est limitée par ses aspects pratiques ? Est-ce
que vous vouliez montrer que les pieds sont plus qu’un simple outil permettant
de marcher ?
En fait, je n’essaie pas de montrer quoi que ce soit. Je ne fais que partager
mon expérience. Lorsque je commence à travailler sur une pièce, je la dirige
pendant un certain temps, mais ensuite c’est elle qui me dirige. C’est le moment
le plus excitant du processus de création. C’est la raison pour laquelle je
continue à chorégraphier. Peut-être que ces pieds qui paraissent étranges et
commencent à avoir une vie propre prennent forme lorsque la pièce commence à
me diriger ! Je commence à penser que la chorégraphie est un être puissant.
Tous ceux qui participent à cette création – chorégraphe incluse – sont ses
serviteurs.
Entretien réalisé par Gilles Amalvi le 15 mai 2004.